« Le rouge attire, le grenat captive. Il possède cette gravité qui retient le regard, un éclat tempéré par la profondeur », écrivait Jean-Michel Frank, décorateur renommé, dans ses carnets de création en 1930. Le grenat s’impose comme une couleur paradoxale : ardente mais mesurée, chaleureuse sans ostentation.
Là où le rouge exprime l’élan et la fougue, le grenat murmure et inspire. Couleur de densité et de matière, elle évoque la pierre précieuse, le vin, la terre, le velours. Longtemps associée à la royauté et au sacré, elle investit aujourd’hui nos intérieurs avec une élégance feutrée, presque méditative.
Le mot grenat vient du latin granatus — « semblable à un grain » — en référence aux pépins de grenade, d’un rouge sombre et translucide. Symbole de vitalité et de protection, le grenat a longtemps été utilisé comme un talisman. En Égypte ancienne, cette pierre rouge profonde, associée à la régénération et à la protection dans l’au-delà, était présente dans des bijoux funéraires, des amulettes et des ornements de sarcophages. Les Romains en sertissaient les bagues de soldats, censées leur donner courage et protection. Au Moyen Âge, le grenat devient la pierre des chevaliers ; on lui prête des vertus protectrices contre les blessures et les dangers du combat, mais aussi contre les « poisons de l’âme ».
Dans la tradition chrétienne, la teinte grenat, rouge profond tirant sur le pourpre symbolise le sacrifice, en référence au sang du Christ et la dignité spirituelle. Giotto utilise fréquemment des rouges profonds, notamment dans les fresques de la Basilique Saint-François d’Assise.
Titien et Véronèse, peintres de la Renaissance vénitienne, exaltent les rouges profonds, chauds et lumineux — des rouges grenat, cramoisis ou carminés — dans les drapés, manteaux et étoffes, symbolisant la puissance et la noblesse.
1- Titien, Doge Andrea Gritti, vers 1456-1550 2. Eugène Delacroix, La Mort de Sardanapale, 1827
Eugène Delacroix, lui, joue avec le grenat dans les drapés de ses héroïnes et les éléments architecturaux, accentuant la dramatisation et la sensualité d’une scène, comme dans La Mort de Sardanapale (1827).
De l’Opéra Garnier aux hôtels contemporains, le grenat traverse les époques sans perdre son aura. Les tentures de velours grenat à l’Opéra absorbent la lumière et créent un cadre majestueux autour de la scène.
Dans les arts décoratifs du XIXᵉ siècle, Émile Gallé ou Hector Guimard l’intègrent subtilement à leurs bois, cuivres et verres colorés. Le grenat y insuffle chaleur et profondeur, rappelant la sève et le feu vital qui animent la matière.
Dans le design contemporain, Pierre Yovanovitch utilise des teintes chaudes, sourdes et feutrées, notamment des rouges profonds comme le grenat, pour créer des atmosphères feutrées et sensuelles.
Pierre Yovanovitch, photo gauche : exposition “Love”; photo droite : Melbourne
India Mahdavi, elle, marie ces rouges sombres à des beiges poudrés et ors mats, pour créer des espaces à la fois sensuels et apaisés — des cocons suspendus hors du temps. Elle a déjà travaillé des gammes de rouges profonds, notamment dans le restaurant The Gallery à Londres.
India Mahdavi, Chez Nina à la galerie Nilufar, bar éphémère, Milan
Évoquant le vin, les fruits mûrs et la chair, le grenat stimule l’appétit et favorise les conversations intimes. Dans les restaurants contemporains, on le retrouve sur les banquettes et coussins, comme chez Dimore Studio à Milan, où il dialogue avec l’or patiné et le vert olive pour créer une atmosphère sensuelle mais retenue.
Trattoria del Ciumbia, Dimore Studio
Dans un bar à vins, un mur grenat fait ressortir la richesse des bouteilles et invite à la dégustation, tout en créant une intimité propice à l’échange.
Selon plusieurs études en psychologie environnementale, notamment celles de Andrew J. Elliot sur l’effet des rouges profonds datant de 2011, les teintes sombres de la gamme rouge améliorent la focalisation lorsqu’elles sont utilisées à faible intensité lumineuse. Le grenat, plus que le rouge vif, favorise la concentration silencieuse sans induire de tension. C’est pourquoi on le retrouve souvent dans les bibliothèques universitaires ou dans certains salons d’écoute où la musique s’écoute et s’apprécie dans des ambiances feutrées, parfois presque dans la pénombre.
La bibliothèque Sainte-Geneviève, à Paris, en est un parfait exemple: sous la structure métallique de Labrouste, les tables de lecture et les boiseries brun-rouge plongent le visiteur dans une lumière chaude et absorbante. Le grenat, ici, agit comme un mur d’absorption. Il retient les sons, canalise la pensée, et favorise l’étude.
Bibliothèque Sainte-Geneviève, Paris
Dans la chambre ou les espaces intimes, le grenat agit comme un filtre émotionnel. Une étude menée par l’Université d’Édimbourg (2020) montre que les chambres décorées dans des tons rouges profonds réduisent la fréquence cardiaque avant le sommeil. Le grenat agit comme une couleur apaisante lorsqu’il est mat, non saturé, et associé à des textures naturelles.
Dans une chambre, un mur grenat ou une tête de lit en velours crée un sentiment d’intimité et de sécurité. C’est une couleur protectrice, propice au relâchement. Parce qu’il évoque la chaleur, la protection et la matière, le grenat peut apaiser et ancrer.
Cependant, comme toute couleur dense, elle doit être équilibrée : trop présente, elle peut devenir étouffante ou mélancolique. C’est pourquoi de nombreux architectes d’intérieur l’utilisent dans des espaces de transition — couloirs, alcôves, recoins — où l’on cherche à adoucir le passage du mouvement au repos.
Valeurs de la couleur
Code HEX : #6E0B14
RVB : 110, 11,20
CMJN : 0, 90, 82, 57