Évoquer la couleur turquoise, c’est aussitôt penser aux lagons translucides, aux mers lointaines, à l’évasion. Pourtant, cette couleur ne se limite pas à une promesse de voyage. Derrière son éclat bleu-vert se cache une teinte ancienne qui, bien avant d’être synonyme d’équilibre et d’énergie, était investie de propriétés sacrées.
La famille des turquoises — ces bleu-vert lumineux — trouve son origine dans une pierre utilisée depuis plus de 6 000 ans dans les sociétés perse et égyptienne de l’Antiquité, puis, dès le IIe siècles avant J.-C., dans les civlisations méso-américaines. Son nom provient des « pierres turques », appellation donnée en Europe aux pierres rapportées par les marchands transitant par la Turquie, au croisement des grandes routes commerciales héritées de la route de la soie.
Dès le XIIᵉ siècle, le mot « turquoise » désigne la pierre précieuse elle-même, avant de s’étendre progressivement à la couleur qu’elle inspire. Le terme se diffuse alors dans toute l’Europe, emportant avec lui un imaginaire d’ailleurs, de voyage et de lumière.
La turquoise est un phosphate hydraté de cuivre et d’aluminium. Cette composition chimique est à l’origine de sa grande variété de nuances, allant du bleu clair au vert profond. Relativement tendre, la pierre est facile à tailler et à travailler, ce qui explique sa présence dans de nombreux ornements anciens.
A gauche, Pectoral scarabée de la tombe de Toutankhamon A droite, masque de Xiuhtecuhtli
Très prisée en Égypte ancienne, en Perse et en Mésoamérique, la turquoise se retrouve dans les bijoux, les amulettes et les objets sacrés et décoratifs. Elle est associée au pouvoir, à la protection et à la connexion spirituelle. Elle orne notamment le pectoral de Toutankhamon, où elle est liée à la renaissance solaire. Dans la mythologie aztèque, le dieu du feu et du temps Xiuhtecuhtli porte un nom qui se traduit par « Seigneur Turquoise », soulignant la dimension sacrée et cosmique de cette couleur-pierre.
Pendant des siècles, les peintres ne parviennent pas à produire une nuance stable. Les bleus disponibles — issus du lapis-lazuli ou de l’azurite — sont coûteux et fragiles, tandis que les verts minéraux, comme le vert-de-gris ou les verts de cuivre, s’altèrent rapidement à l’air libre. Le turquoise, en tant que pigment autonome et maîtrisé, n’existe donc pas réellement dans les ateliers européens.
Ce n’est qu’au XVIIIᵉ siècle, avec l’apparition du bleu de Prusse et de nouveaux verts minéraux plus fiables, que cette tonalité devient accessible. Plus tard, Henri Matisse l’intègre dans ses intérieurs méditerranéens. Chez lui, le turquoise n’est pas une simple couleur ; il devient une véritable source lumineuse.
Henri Matisse, "Triptyque marocain", 1912-1913.
Aux XXᵉ et XXIᵉ siècles, le turquoise se dote de nouvelles identités esthétiques. À Palm Springs, dans les années 1950 et 1960, en plein essor du modernisme californien, la couleur s’impose dans les intérieurs et les objets. Des designers comme Charles Eames ou Verner Panton l’intègrent à leurs meubles et luminaires.
À l’extérieur, la frontière entre les piscines turquoise et les intérieurs blancs crée une continuité fluide entre dedans et dehors. Le turquoise apparaît aussi sur les portes de ces maisons modernistes largement ouvertes sur le paysage, où le verre capte une lumière omniprésente.
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