Bleu cobalt

Paris, le 20 juillet. Alors que je boucle cette deuxième édition de "Couleurs & Espaces", Hélios semble avoir déserté la capitale. Je l’imagine se prélassant sur les hauteurs brûlantes de Santorin, son île de prédilection, où les toits bleu cobalt des chapelles surplombent la mer Égée comme des promesses d’ailleurs.

Couleurs & Espaces
4 min ⋅ 20/07/2025

Il faut croire que je n’ai pas si mal choisi la couleur de ce numéro. Le bleu cobalt incarne parfaitement cette soif d’évasion qui nous traverse à l’aube des congés d’été. Profond, lumineux, ce bleu insuffle une sensation de liberté immédiate.

Van Gogh en parlait comme d’une « couleur divine (…) rien n’est plus beau pour draper les éléments d’une atmosphère particulière ». Et il ne croyait pas si bien dire. Car bien au-delà des toiles de maître, le bleu cobalt s’est imposé comme une couleur phare dans notre environnement : architecture méditerranéenne, façades modernistes, piscines municipales, halls d’accueil ou intérieurs apaisants — il traverse les époques et les styles avec élégance.

Le cobalt, un pigment ancien

Dès l'Antiquité, des pigments contenant du cobalt sont utilisés en Égypte, en Perse et en Chine antique pour colorer le verre et la céramique en bleu.  Sous la dynastie Tang (7e siècle) et surtout sous la dynastie Ming (14e-17e siècles), le cobalt, sous forme d’oxyde de cobalt naturel, est appliqué sur la porcelaine blanche pour créer les décors bleu et blanc que nous admirons aujourd’hui dans les musées. 

À partir du Moyen Âge, l’Europe se tourne vers le smalt, une poudre de verre colorée au cobalt, pour teindre le verre, les tissus, et les papiers. Il est également utilisé pour réaliser les vitraux des églises et des cathédrales.

Vitrail de la Sainte-Chapelle, Paris

Moins coûteux que le précieux bleu outremer, il devient un pigment courant chez les peintres flamands et hollandais des 15e et 16e siècles, mais sa stabilité dans le temps est limitée ; il a tendance à pâlir.

Cobalt, un mot aux origines fantastiques

Le mot cobalt vient de l’allemand "Kobold", qui signifie "lutin" ou "gobelin". Les mineurs allemands du Moyen Âge utilisaient ce terme pour désigner des esprits malicieux, accusés de saboter leur travail dans les mines.

Pourquoi ce nom étrange ? Les minerais de cobalt, souvent extraits avec du nickel et de l’arsenic, étaient toxiques et difficiles à affiner. Ils donnaient peu de métal utile, provoquaient des maladies ou des morts inexpliquées… les mineurs voyaient là l’œuvre des Kobolds.

Une couleur inventée qui fait l’unanimité

Il faut attendre 1802 pour que le chimiste français Louis Jacques Thénard commence à travailler sur ce pigment. Il expérimente alors les liaisons cobalt-arsenic, utilisées pour la porcelaine de Sèvres. Il découvre alors qu’en combinant l’oxyde de cobalt et l’oxyde d’aluminium, on obtient un pigment bleu extrêmement stable, le bleu cobalt qu’on connaît actuellement. Dès les années 1810, il est produit de manière industrielle, d’abord en France puis en Allemagne, en Saxe, région où se trouvent de nombreuses mines de cobalt. 

Le bleu cobalt devient alors une véritable alternative au bleu outremer, le pigment bleu traditionnel le plus recherché à l’époque. Fabriqué à partir de lapis-lazuli pilé, une pierre semi-précieuse venue d’Afghanistan, le bleu outremer était rare et cher. Son succès est immédiat. Très résistant à la lumière et à la chaleur, le bleu cobalt est une couleur vive et intense, immédiatement reconnaissable. 

Une révolution dans le monde de l’art 

Ce fut le début d’une nouvelle ère de bleus largement utilisés par les impressionnistes comme J. M. W. Turner, Pierre-Auguste Renoir et Vincent Van Gogh. Ce bleu lumineux va inspirer les artistes qui l’utiliseront souvent pour des scènes d’extérieur. Citons par exemple le tableau « La Yole » de Renoir réalisé en 1875. Le peintre a utilisé un bleu cobalt vif pour la rivière et un orange vif pour le bateau ; en juxtaposant ces deux couleurs complémentaires, l’effet brillant est renforcé.  

La Yole, oeuvre de Pierre-Auguste Renoir, 1875La Yole, oeuvre de Pierre-Auguste Renoir, 1875

De tous les pigments bleus, le cobalt est le seul à présenter un grand pouvoir colorant.  Il continue donc d’être utilisé par les artistes au 20e siècle. William Scott, dans sa série A Poem for Alexander (1972), lui accorde une place prépondérante. 

"Cobalt Predominates" de la série "A Poem for Alexander", William Scott, 1972"Cobalt Predominates" de la série "A Poem for Alexander", William Scott, 1972

Entre ciel et mer, un bleu synonyme de liberté

Le bleu cobalt peut évoquer l’eau, le ciel, la clarté. Il est souvent utilisé dans des espaces où l’on veut communiquer une impression de nettetéCe n’est pas un hasard si on le retrouve dans les piscines municipales, que ce soit pour le revêtement des sols ou les cabines, à l’instar de la piscine Molitor à Paris, dans les spas ou dans certains halls d’accueil. 

Piscine Molitor, Paris. Photographe : Franck Bohbot.Piscine Molitor, Paris. Photographe : Franck Bohbot.

Si vous aimez les piscines, je vous invite à découvrir le travail de la photographe Maria Svarbova qui s’est fait connaître grâce à sa série “Swimming Pool”, débutée en 2014.

Avec le bleu cobalt, notre cerveau s’évade. Créant une sensation de liberté, cette couleur est parfaite pour les espaces extérieurs. Ce bleu profond évoque la mer et le ciel, créant des scènes ultra-lumineuses. 

Margaux KellerMargaux Keller

Et dans nos bibliothèques ?

Le bleu cobalt attire l’œil mais sans être agressif. Il stimule la concentration, ce qui en fait un bon choix dans des espaces comme des bibliothèques, musées ou salles de travail public. C’est le parti-pris du New York Hall of Science, musée construit dans les années 1960, qui présente plus de 5 000 panneaux de verre bleu cobalt.  En couvrant des surfaces entières de bleu cobalt, on crée une véritable immersion sensorielle, à la fois intense et apaisante. 

New York Hall of ScienceNew York Hall of Science

Chez soi, c’est donc une couleur qui fonctionne bien dans les bibliothèques.

 

Une couleur qui structure et sublime nos intérieurs

En décoration, l’utilisation du bleu cobalt, que ce soit par petites touches ou en total look, donne de la personnalité à la pièce tout en créant une atmosphère calme et accueillante. C’est une couleur propice à la détente tout en maintenant un certain niveau de vigilance.

Le bleu cobalt est parfait pour délimiter les espaces. Son intensité capte l’œil ; il est donc utile pour baliser l’espace ou marquer l’entrée d’un lieu.

Maison londonienne, AD Magazine, Photographie Taran Wilkhu.Maison londonienne, AD Magazine, Photographie Taran Wilkhu.

Le bleu cobalt, sous ses différentes formes, est une couleur très ancienne comme nous l’avons vu. Cela lui confère une certaine noblesse et un prestige culture ; il donnera donc toujours de l’élégance à votre pièce.

Van Gogh parlait d’une « couleur divine ». Aujourd’hui encore, le bleu cobalt continue de conjuguer esprit, lumière et profondeur dans nos intérieurs comme dans nos lieux de vie. 

Valeurs de la couleur

•       Code HEX : #0047AB

•          RVB : 0, 71, 171

•          CMJN : 100, 79, 0, 0

Couleurs & Espaces

Par Anne Laveau-Gauvillé

Les derniers articles publiés