Cette phrase de David Hockney résume sans doute mieux que n'importe quelle biographie l'œuvre de l'un des artistes les plus influents des XXe et XXIe siècles. À une époque où l'art contemporain a souvent privilégié le concept à l'émotion, le peintre britannique a suivi une autre voie : celle du plaisir visuel.
Des piscines turquoise de Californie aux paysages verdoyants du Yorkshire, des portraits intimistes aux dessins réalisés sur iPad, Hockney n'a cessé de défendre une idée simple : regarder le monde est une joie. Et la couleur en est le plus puissant des instruments.
Né en 1937 à Bradford, dans le nord de l'Angleterre, David Hockney grandit dans un univers gris, industriel, marqué par l'après-guerre. Son langage artistique se révèle véritablement lorsqu'il découvre les États-Unis dans les années 1960. La Californie est un choc. Il y peaufine son propre style.
La lumière semble plus vive. Les ombres plus nettes. Les maisons modernistes se détachent sur un ciel sans nuages. Les piscines dessinent des rectangles d'un bleu presque artificiel. Ses toiles s’imprègnent de l’atmosphère si particulière de la ville ; elles illustrent son mode de vie hédoniste.
En 1967, il peint A Bigger Splash. Un ciel bleu azur. Une lumière éblouissante. Une villa moderne. Une piscine. Et soudain une éclaboussure spectaculaire qui surgit au centre le la toile.
A bigger Splash, 1967, acrylique sur toile, par David Hockney
L'œuvre est fascinante parce qu'elle raconte une présence humaine sans jamais montrer de personnage. Toute l'action est contenue dans cette explosion blanche qui vient troubler la géométrie parfaite du décor.
Cette toile, devenue une icône du Pop Art, montre aussi que la couleur est capable de créer un espace mental dans lequel le spectateur a envie d'entrer. Chez Hockney, la couleur construit le lieu.
Dès son arrivée en Californie, David Hockney développe une fascination pour l'eau. Il observe les piscines, les systèmes d'arrosage automatiques, les reflets mouvants du soleil sur les surfaces liquides.
Dans A Lawn Being Sprinkled, un simple jet d'eau devient sujet de peinture. L'artiste s'intéresse moins à l'objet qu'à son effet sur la lumière et la couleur.
A Lawn Being Sprinkled, 1967
Chez lui, le bleu n'est jamais tout à fait bleu. Les collines deviennent mauves. Les arbres explosent en rose, en violet ou en orange. Les ombres prennent parfois des teintes turquoise. Cette liberté chromatique est présente dans Portrait of an Artist (Pool with Two Figures) (1972). La piscine occupe une place centrale dans la composition. L'eau, d'un bleu translucide presque irréel, semble vibrer sous nos yeux.
Hockney ne peint pas ce qu'il voit. Il peint ce qu'il ressent. C'est sans doute ce qui rend ses œuvres si contemporaines : elles nous rappellent que notre perception du monde est toujours subjective.
À la fin des années 1990, Hockney retourne dans son Yorkshire natal. Après plusieurs décennies passées sous le soleil californien, il redécouvre les routes sinueuses, les sous-bois et les changements de saisons de la campagne anglaise. Le résultat est spectaculaire.
Dans A Closer Winter Tunnel (2006), les arbres forment une architecture végétale où les branches dessinent presque une cathédrale naturelle.
A Closer Winter Tunnel
Puis viennent les immenses panoramas de Bigger Trees Near Warter (2007) et la série The Arrival of Spring. Les verts deviennent plus lumineux, les jaunes plus éclatants, les roses plus intenses.
The Arrival of Spring in Woldgate, East Yorkshire in 2011
À travers ces paysages, Hockney montre que la couleur n'est pas seulement décorative : elle est un outil de narration capable de rendre visible le passage du temps.
Figure majeure du Pop Art, David Hockney a toujours refusé de se laisser enfermer dans un style. Peinture, photographie, vidéo, photocopie, fax, iPad : chaque nouvelle technologie devient pour lui une occasion de renouveler son regard.
Dans les années 1980, il réalise ses célèbres Joiners, des collages photographiques composés de dizaines, parfois de centaines de Polaroids. L'objectif : montrer qu'une image unique ne suffit pas à raconter un espace. Pour comprendre un lieu, il faut multiplier les points de vue.
Pearblossom highway, 11-18 April 1986
Ces œuvres annoncent notre manière contemporaine de photographier le monde avec nos smartphones.
En 1978, David Hockney perd une grande partie de son audition. Cette épreuve transforme son rapport au monde. Comme si le silence devait être compensé par une intensité visuelle nouvelle.
Ses couleurs gagnent en puissance. Les contrastes se renforcent. Les paysages deviennent presque musicaux. Dans Breakfast at Malibu (1978), The Other Side (1995) ou Large Interior, Los Angeles (1988), les teintes saturées semblent dialoguer entre elles comme des notes dans une partition.
Plusieurs critiques ont observé que sa peinture devenait alors plus expressive, plus vibrante. Comme si la couleur prenait la place du son.
David Hockney nous rappelle une évidence souvent oubliée : la couleur n'est jamais un simple habillage. Elle modifie notre perception d'un lieu. Elle peut agrandir un espace, créer une atmosphère, provoquer une émotion ou orienter un regard.
Dans Interior with Blue Terrace and Garden (2017), les murs roses, les bleus profonds et les verts éclatants composent un espace qui paraît à la fois réel et rêvé.
Interior with Blue Terrace and Garden
Le créateur Paul Smith, grand admirateur de Hockney, résume parfaitement son influence : « Sa vision de la couleur est incomparable ».
Jusqu'à plus de 80 ans, David Hockney a continué à dessiner chaque matin sur son iPad. Pour lui, les nouvelles technologies n'étaient pas une menace mais une extension de la palette du peintre. Cette curiosité permanente explique pourquoi son œuvre continue de parler aux architectes, aux designers, aux photographes et aux artistes.
Dans un monde souvent dominé par le gris, le minimalisme et les écrans, David Hockney nous laisse une invitation simple : oser la couleur.
Parce qu'elle attire le regard.
Parce qu'elle transforme les espaces.
Et peut-être aussi parce qu'elle nous aide à habiter le monde avec un peu plus de joie.